• Home   /  
  • Archive by category "1"

L Important Cest De Participer Dissertations

Lundi, les élèves de terminale scientifique planchaient pour le bac philo sur le sujet « serions-nous plus libres sans État ? ». Un sujet sur lequel Contrepoints a demandé à un professeur de philosophie un corrigé complet pour nos lecteurs. 

Par Damien Theillier. 

Décidément, les sujets du bac de philosophie offrent parfois de belles surprises. L’an dernier, nous avions en série ES : L’égalité est-elle une menace pour la liberté ? Cette année en S, un sujet sur la liberté sans l’État. Le corrigé que nous proposons ici n’est pas une thèse doctorale qui prétendrait faire avancer la recherche fondamentale sur le sujet. Il s’agit de pistes de réflexions, rédigées dans l’esprit du baccalauréat. L’agencement des diverses parties dans une dissertation a nécessairement un caractère artificiel. Aucun plan ne s’impose et aucun auteur n’est véritablement incontournable. Il s’agit plutôt d’apporter un point de vue à la fois personnel et argumenté sur une question classique. C’est un exercice académique qui reste difficile à maîtriser pour les élèves, au terme d’une courte année de découverte de la philosophie. Mais c’est aussi un exercice qui oblige à penser, à penser rigoureusement et qui ne peut donner de bons résultats qu’à ce prix-là.

Introduction

L’État peut être défini comme une instance séparée de la société civile, chargée d’administrer la société. Or si l’État semble nécessaire, c’est que la liberté des uns est menacée par l’agression des autres. Mais le paradoxe est que si l’État exerce un pouvoir intrusif, au nom même de la liberté, il devient lui-même liberticide. Si l’État est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous risquons de périr. L’État est-il alors la solution ou le problème ? Serions-nous plus libres sans l’État ?

Nous présenterons successivement trois grandes figures de l’État et leurs conséquences pour la liberté. L’État social est d’abord envisagé comme le mieux à même de remédier à la violence naturelle de l’homme. La suppression de l’État, considéré comme un bandit, est envisagée dans une seconde partie. Enfin nous montrerons que, si l’État est un mal nécessaire, la réduction de son emprise sur les individus et l’autonomisation de la société est, à tout le moins, souhaitable.

1° Thèse : nous serions esclaves sans l’État (l’État social)

L’homme est un être de passions, animé de tendances contradictoires. Cependant il est nécessaire de trouver des principes régulateurs de ces passions afin d’éviter les dérives anarchiques et les violences qu’elles entraînent. L’institution du politique par le biais d’un contrat juridique apparait comme la solution la plus classique de ce problème.

Hobbes, à la suite de Machiavel, est convaincu que « l’homme est un loup pour l’homme ». Il écrit : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tient en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, la guerre de chacun contre chacun » (Léviathan, 1651, trad. F. Tricaud, Éd. Sirey, 1971, p. 124). Logiquement, il imagine un État-Léviathan capable de faire peur aux hommes, afin d’éviter le retour de la guerre civile, qui caractérise l’état de nature. Le Léviathan est un homme ou une assemblée d’hommes qui, par un contrat passé entre tous les membres de la société, est entièrement souverain sur la société. Le contrat fonde ainsi un régime autoritaire : le souverain domine la société, et il a pour charge de garantir l’ordre, y compris par la peur. En faisant respecter l’ordre, il apporte la sécurité et donc la possibilité d’entreprendre de réelles actions. Le Léviathan est donc une entité autoritaire et qui tire sa légitimité du contrat passé entre tous les hommes pour établir leur sécurité.

Chez Rousseau, le postulat anthropologique est à l’exact opposé du précédent : dans l’état de nature, l’homme est bon. L’homme est naturellement bon, et il est bon parce qu’il est asocial. Dans l’état de nature, l’homme vit seul, libre et égal aux autres puisqu’il est indépendant d’eux. Il ne rencontre que très rarement ses semblables. Avec le passage à la société et la vie en commun, l’homme naturel a été totalement perverti. Les deux maux de l’humanité sont apparus : la servitude et l’inégalité. Dès lors, comment concevoir un état de la société qui permettrait de retrouver la liberté et l’égalité ? Par quel moyen atteindre une société où les hommes seraient, dans leur être social, comme dans l’état de nature ?

Continuant son raisonnement, Rousseau pense qu’il faudrait une société où les hommes participent équitablement au gouvernement, en vue du bien commun. Le but final de la politique, qui n’a plus rien à voir avec l’impératif de sécurité de Hobbes, serait l’égale participation à la vie publique des citoyens. Ainsi les hommes seraient libres car autonomes. Ils n’obéiraient qu’à la volonté générale, c’est-à-dire à eux-mêmes.

Sur le plan social, Rousseau pense également que « tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance ». Par conséquent, selon lui : « l’une des fonctions les plus importantes du gouvernement est de prévenir l’extrême inégalité des fortunes. » Les impôts devront être conçus de manière à construire une société juste à travers l’éradication de la consommation superflue.

Transition 

Au fond, Rousseau ne fait que substituer le pouvoir absolu de la majorité ou du peuple, au pouvoir absolu du Prince. Le modèle contractualiste absolutiste de Hobbes, a simplement été aménagé par Rousseau. Le seul État légitime, est un État démocratique sur lequel le pouvoir du peuple est absolu. Ce modèle s’est historiquement incarné, selon des modalités diverses, aussi bien dans le jacobinisme républicain que dans le socialisme. Dans les deux cas, si le peuple est le seul souverain légitime, il est habilité à organiser la société et à régir les libertés individuelles, au nom de la vertu ou bien au nom de l’égalité. Le problème est qu’alors, sous prétexte de la libérer, l’État absorbe la société et ainsi la détruit. La société n’est-elle pas libre qu’à condition de se débarrasser de l’État ? Telle est la solution préconisée par les anarchistes.

2° Antithèse : c’est l’État qui nous rend esclaves (l’État bandit)

A l’origine de tout État, selon les anarchistes, il y a une usurpation de la souveraineté des individus par une bande de brigands qui se font passer pour des bienfaiteurs de l’humanité. L’État dispose d’un appareil idéologique capable de faire passer son agression pour de la protection. L’État, c’est une organisation criminelle qui a réussi en réprimant violemment toute concurrence émergente. Ainsi Lysander Spooner au XIXe siècle écrit : « L’État est une association secrète de voleurs et d’assassins dont la législation est une usurpation et un crime » (Outrage à chefs d’Etats). Le philosophe et économiste américain Murray Rothbard au XXe siècle affirme que « L’État substitue à la lutte pacifique pour le service mutuel, la lutte à mort d’une compétition darwiniste pour les privilèges politiques » (Éthique de la liberté). On trouverait facilement des formules équivalentes chez les européens Joseph Proudhon, Max Stirner ou Mikhail Bakounine, les trois grands anarchistes du XIXe siècle. Mais développons l’argumentation de Rothbard, le plus contemporain et sans doute du plus original de tous, grand admirateur du Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Les théoriciens de l’État social expliquent que l’impôt est volontaire : c’est un contrat passé entre l’État et le peuple. Dans son livre, Rothbard conteste cette idée d’un consentement à l’impôt. L’impôt c’est le vol, car il n’est pas volontaire. En effet, écrit-il, « il suffit, pour réfuter cette thèse, de se demander ce qui arriverait si les hommes de l’État renonçaient à l’imposition et se contentaient de demander des contributions volontaires. Y a-t-il quelqu’un qui pense vraiment que le trésor public verrait toujours affluer des fonds comparables aux phénoménales recettes de l’État actuel ? »

De même, avant la naissance de l’État moderne, explique Rothbard, il existait des systèmes de justice privée fondés sur des pratiques commerciales. En cas de litiges, des arbitrages étaient rendus par des tribunaux privés au terme d’une négociation entre les parties. Or l’État s’est assuré le monopole de la justice, en absorbant ce qui était autrefois les systèmes de justice privés. Et pour masquer son immoralité, l’État a inventé de faux crimes :

  • les crimes sans victime (drogues, jeux d’argent, pornographie…)
  • les crimes contre la société (marché noir, évasion fiscale…)

En effet, un crime implique toujours la violation des droits d’une victime. Se faire du mal à soi-même est peut-être immoral mais ne peut être illégal. De même, la société n’existe pas en dehors des individus qui la composent, elle n’est donc pas un sujet de droit et ne saurait être une victime. Donc de telles notions sont contradictoires dans les termes car ce sont des crimes sans victime.

Toutefois, l’anarchisme n’est pas un retour au désordre. La thèse anarchiste, c’est l’ordre sans l’État, c’est-à-dire la liberté sans l’État. « La liberté est la mère et non la fille de l’ordre », disait Proudhon. Tout d’abord la raison en est que c’est l’État qui, en opprimant, est la source du désordre social. Par ailleurs l’anarchisme n’est pas l’anomie. Toute société a besoin de règles. La question est de savoir si ces règles doivent être imposées d’en haut par une autorité supérieure arbitraire ou si elles peuvent se déduire naturellement d’un principe éthique universel qui ne soit pas l’expression de privilèges ou de rapports de force politique.

Bien sûr, les anarchistes répondront différemment, selon qu’ils sont collectivistes ou individualistes, communistes ou capitalistes. A cette question Murray Rothbard, dans son Éthique de la liberté a répondu que l’on pouvait déduire tout le système de règles du seul principe de non-agression. Le principe de non-agression n’est en fait que le négatif des droits naturels inaliénables. La seule chose qui puisse s’imposer à moi de façon absolue et inconditionnelle, c’est la liberté d’autrui, expression de sa dignité. Cette liberté-là m’interdit de faire usage de la force contre lui aussi longtemps qu’elle ne fait pas usage de la force contre moi.

Transition

En supprimant l’État, la société se libère mais ne se débarrasse pas pour autant du problème de la violence. En instaurant des agences de sécurité privées, les individus finissent par recréer inévitablement un État minimal, sorte d’agence centrale chargée de coordonner, au moindre coût, les actions de défense, de police et de justice. Finalement, ce à quoi s’opposent catégoriquement les anarchistes, c’est moins à l’État en tant que système de règles institutionnelles qu’au gouvernement, c’est-à-dire à la politique, comme intervention permanente de la puissance publique dans les choix particuliers des individus privés. Dès lors problème se repose : comment concilier la nécessaire indépendance des citoyens vis-à-vis de la puissance publique avec l’exigence de sûreté, elle-même nécessaire à la liberté ?

3° Synthèse : l’État et la société doivent se limiter réciproquement (l’État arbitre) pour garantir davantage de liberté.

La racine de la violence n’est peut-être pas la méchanceté des hommes. Selon Adam Smith et les penseurs de l’économie politique classique, c’est la rareté des biens qui provoque la guerre, la spoliation et la plupart des conflits. Il existe alors un remède à ce problème : la propriété, la division du travail, la concurrence et les échanges, ce qu’on appelle le marché. Le marché est à même de réduire la pénurie et de subvenir aux besoins de chacun, mieux que n’importe quel système politique. Adam Smith considère alors que ce qui est le mieux à même de fonder la paix civile et donc la liberté, ce n’est pas la contrainte de la loi mais l’échange :

  • La relation humaine la plus originelle n’est pas la relation de commandement et d’obéissance, mais la relation économique et marchande.
  • De plus, la relation politique est par définition hiérarchique et inégalitaire, la relation économique est au contraire égalitaire et libre.
  • Enfin, dans l’une, la recherche de l’intérêt égoïste conduit à la violence et à la guerre, tandis que dans l’autre elle contribue à l’ordre et à la paix civile.

Dans cette perspective, la société s’auto-institue librement. Elle n’a pas besoin de tutelle pour exister. Toutefois Adam Smith admet que l’État puisse avoir un rôle auxiliaire à jouer : la protection des droits individuels par la répression des fraudes, des abus et des crimes, ainsi que la défense de la société contre un agresseur extérieur.

C’est ainsi que Locke attribue à l’État la mission de « défendre la propriété » individuelle, c’est-à-dire « la vie, la liberté et les biens » de chaque associé (Du gouvernement civil, § 87). Contrairement à Hobbes, l’état de nature chez Locke n’est pas un état de guerre, c’est un état de paix, de liberté et d’égalité, régi par la loi naturelle. Bien que la loi naturelle nous interdise de nuire à autrui, l’existence de « prédateurs », dit Locke, pose un problème. Si chacun est juge de sa propre cause, les conflits risquent de se transformer en vendetta généralisée. Il manque donc un arbitre impartial pour régler les conflits, c’est-à-dire des juges indépendant et des lois écrites.

Précisons encore : la politique ici n’est pas créatrice d’ordre social. L’ordre provient d’abord de la société elle-même. En effet, dans la tradition de l’économie politique, le marché est un ordre auto-organisé, qui permet à chacun de poursuivre son intérêt tout en contribuant à rendre des services aux autres. Fondé sur la réciprocité des intérêts et des besoins, l’échange n’est jamais un « jeu a somme nulle » mais un « jeu a somme positive », mutuellement bénéfique. Toutefois, si la politique ne crée pas l’ordre, elle a pour tâche de le maintenir, au besoin par la menace et l’usage de la force. Si la violence des uns est le principal obstacle à la liberté des autres, l’État sera toujours un mal nécessaire. Mais ce mal, s’il ne peut être supprimé, doit néanmoins être strictement encadré et contrôlé.

En effet l’État n’a pas à intervenir dans les affaires privées des individus, sans quoi il trahirait sa mission et deviendrait despotique. De plus, en entravant la loi du marché par ses interventions, l’État favorise toujours les intérêts particuliers des groupes les mieux organisés et contribue ainsi à la violence légale.

Le problème de la liberté devient donc le problème de la limitation du pouvoir de l’État. Selon Benjamin Constant, la liberté des Anciens consistait à s’affranchir de la vie privée afin de participer à la vie politique (voire impérativement le lien avec le travail, et la notion de travail). C’est une liberté qui a donc un contenu concret : la participation collective à la citoyenneté. Être libre, c’est pouvoir exercer ses droits de citoyens, débattre, voter, participer à la vie politique de la Cité. C’est cette liberté là que Rousseau a voulu instaurer avec son fameux Contrat Social. Mais cette liberté collective se paie par le sacrifice de la liberté individuelle.

La liberté des modernes consiste au contraire à ne pas être empêché de rechercher le bonheur comme on l’entend. Il faut donc instituer une frontière entre la vie publique et la vie privée et s’affranchir de la contrainte collective, pour être libre de participer à la vie privée et s’y épanouir. Chaque fois que l’État sort de son rôle et franchit cette ligne il devient insupportable.

Conclusion 

« Que l’État se borne à être juste, nous nous chargeons de notre bonheur » écrit Benjamin Constant.  L’État arbitre serait donc un État qui prendrait en compte les exigences de la sûreté mais qui ne prétendrait pas faire le bonheur des hommes en leur imposant ses directives. Si l’État est un mal, il reste néanmoins un mal nécessaire : limiter les prétentions arbitraires d’un individu sur un autre individu. Mais comment limiter l’État lui-même ? Tel est le défi à relever pour garantir la liberté. Selon Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville, c’est le rôle de la constitution, de la presse et des associations civiles, que de limiter le pouvoir politique à ses fonctions d’arbitre en vue de la protection des libertés. Encore faudrait-il que la presse et les associations soient réellement indépendantes et que la constitution ne soit pas manipulée au gré des opinions fluctuantes. Et l’auteur de la Démocratie en Amérique conclut ainsi son livre : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

A consulter :

le cours de philosophie de Damien Theillier (manuel complet d’initiation, livre+DVD)

L’État, textes choisis et présentés par Atila Ozer, GF Flammarion, collection Corpus. (Un excellent petit livre avec une introduction fort bien pensée et des textes de Hayek, Buchanan, Popper, Nozick ou Rothbard).

A lire pour compléter, sur le blog de Damien Theillier :

Karl Popper versus Platon

Murray Rothbard : « L’impôt c’est le vol »

Libéral, auras-tu ton bac ?

Sur les sujets du bac philo 2012, avec l’analyse de 3 professeurs de philo, dont Damien Theillier

Vous aimez cet article ? Partagez le !

Réflexions diverses sur l’encyclopédie collaborative.

La stratégie de communication de Wikimédia France est bien rodée : l'encyclopédie libre est le bouc-émissaire malheureux non seulement du monde de l’édition mais aussi du monde de l’éducation. Wikipédia serait en butte permanente aux critiques des professeurs, des documentalistes, des universitaires, bref des experts, en quelque sorte dépossédés de leur autorité et – au fond – de leur raison d’être.

Pourtant ces critiques, si elles sont avérées, n’ont guère empêché l’extraordinaire succès de l’encyclopédie libre : depuis sa fondation en 2001, Wikipédia est devenue en 2012 le sixième site le plus visité en France et dans le monde, et même le premier site non commercial.

C’est précisément ce succès qui doit – plus que jamais – nous fonder à porter un regard critique sur cette nouvelle référence de la connaissance et du savoir qui s’impose aujourd’hui, notamment auprès de nos élèves.

Quelle est donc la recette de Wikipédia ? Il est bon d’entrer dans l’arrière cuisine de la plus grande encyclopédie jamais conçue, qui n’est pas sans rappeler les techniques de la cuisine d’assemblage : impersonnelle, ne nécessitant pas de qualification, peu chère, rapide et à même de faire illusion.

Le canular « Anne de Beaunais »

Si le projet d’une encyclopédie universelle, gratuite et sans publicité, faite par tous et pour tous, avait depuis longtemps ma bienveillante sympathie, je nourrissais cependant, depuis l’expérience de Pierre Assouline et de ses étudiants en 2007[1], quelques doutes quant à la qualité des articles proposés et au fonctionnement éditorial de Wikipédia. Doutes que mes premières années d’enseignement en lettres au lycée n’ont fait que confirmer quand j’ai constaté la servitude au web des lycéens, pourtant supposés plus autonomes.

J’ai donc voulu appréhender leurs réflexes méthodologiques quand ils sont chez eux, en me livrant à une petite expérience amusante[2]. Il s’agissait de leur montrer, de manière ludique, où conduit la recherche de la facilité : à l’absence d’esprit critique face aux forums parascolaires et aux sites de corrigés payants, à des raccourcis hâtifs à partir de Wikipédia et au réflexe conditionné de la connexion Internet, même pour un exercice déconnecté à l’examen : le commentaire de texte.

Cette expérience a également été pour moi l’occasion de découvrir les mécanismes et les défaillances de ces sites, quasiment institutionnels aux yeux des élèves et auxquels ils accordent si facilement leur confiance. Concernant Wikipédia, qui restait secondaire dans mon canular, je n’ai ajouté qu’une petite phrase anodine pendant quinze jours sur la page peu fréquentée d’un poète baroque méconnu[3].

Mais, quand cette expérience a été médiatisée en 2012, j’ai été surpris par l’hostilité des réactions wikipédiennes face à cette pochade bien inoffensive[4], le président de Wikimédia France allant jusqu’à dénoncer « un comportement malsain dans l’éducation actuelle »[5].

Celles-ci m’ont donc conduit à approfondir ma réflexion sur Wikipédia, son modèle et sa conception du savoir et de la connaissance.

Le millénarisme wikipédien

On le comprend très vite : critiquer l’encyclopédie libre, c’est appartenir au passé, être obscurantiste, s’opposer à la liberté.

C’est sans doute exagéré mais il y a dans le wikipédisme et ses principes fondateurs comme la pensée d’une marche heureuse vers un progrès continu, sous l’égide d’une figure charismatique, le fondateur Jimmy Wales, une croyance en l’accumulation progressive, vertueuse, raisonnée et ordonnée des connaissances, tendant statistiquement vers une perfection à venir. La fondation Wikimédia ne se présente-t-elle pas comme une « organisation de bienfaisance » et même « caritative » à but non lucratif ? Elle a même lancé une pétition en 2011, à l’occasion de son dixième anniversaire, pour être classée par l’UNESCO patrimoine mondial de l’humanité[6].

Bref le wikipédisme serait un nouvel humanisme, au premier rang des digital humanities, un bel élan néopositiviste vers le meilleur des mondes, celui de l’égalité, de la liberté, de la fraternité communautaire, du partage, du bénévolat, de la transparence totale, de la confiance et du savoir pour tous. Le logo de Wikipédia résume parfaitement ce millénarisme, avec ce globe-monde relié par un savoir dont les pièces de puzzle, avec des caractères de tous les systèmes d’écriture, s’emboîtent harmonieusement. A bien des égards Wikipédia appartient à « l’Empire du Bien » qu’a décrit Philippe Muray[7].

En ce sens le wikipédisme rejoint plus généralement le numérisme, cette croyance naïve de la vie moderne que la technologie numérique ne peut apporter que des solutions.

La réécriture de l’Histoire

Les défenseurs de l’encyclopédie libre inscrivent sa création dans une Histoire réécrite selon les besoins de leur cause, où par exemple l’invention de Gutenberg au XVe siècle ou encore les Lumières au XVIIIe siècle ne font que préfigurer – comme de timides balbutiements épistémologiques – le progrès radical que Wikipédia ne manquera pas d’apporter à la diffusion du savoir et de la connaissance.

Et d’assimiler ainsi toute critique à une forme d’obscurantisme et de fanatisme conservateur, à l’image de l’Église condamnant l’imprimerie ou de la monarchie absolue censurant L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Comme si les enseignants d’aujourd’hui étaient des ennemis de la diffusion du savoir et de la connaissance ou comme si Wikipédia était régulièrement censurée en France.

Cette curieuse réécriture martyrologique de l’Histoire oublie bien sûr que l’Église, loin de condamner l’imprimerie, a très tôt compris l’intérêt de « l’art admirable » pour unifier, porter et répandre la parole biblique, comme en témoigne la fameuse bible à quarante-deux lignes de Gutenberg. Et que c’est par milliers que les indulgences furent imprimées du vivant de celui-ci. Cette réécriture oublie également que l’école laïque, gratuite et obligatoire – si dépassée soit-elle à l’ère numérique – a fait beaucoup plus pour la démocratisation du savoir et de la connaissance à la fin du XIXe siècle que la révolution de l’imprimerie ou les Lumières.

Mais peu importe la vérité historique : avec ces comparaisons millénaristes, il s’agit d’intimider et de faire taire toute critique. Signe de temps : ceux qui osent montrer de l’intérieur les limites du système sont systématiquement qualifiés par la communauté de « vandales »[8] : le tabou quasi-religieux compense d'une certaine manière l’absence de verrou éditorial.

Les médias sont d’ailleurs souvent bienveillants à l’égard de cette grande « aventure » menée par des « bénévoles passionnés ». De fait : comment pourrait-on blâmer un travail désintéressé et une encyclopédie gratuite ?

Mais à bien y regarder ce nouvel humanisme est bien éloigné de ses prédécesseurs revendiqués : Wikipédia n’est pas L’Encyclopédie 2.0, comme on voudrait nous le faire croire.

Un modèle déjà obsolète

Paradoxalement ce millénarisme des années 2000 commence lui-même à dater quelque peu : avec son interface poussive des années 1990, ses balises de code désuètes et bien peu ergonomiques, ses règles, ses usages et ses exceptions complexes et hermétiques, Wikipédia semble aujourd’hui étrangement obsolète dans le monde intuitif et dynamique des réseaux sociaux, ce qui explique sans doute la désaffection croissante des contributeurs[9].

Plus grave : dans cette interface d'un autre âge il est par exemple pratiquement impossible de déterminer quel « contributeur » est responsable d’une information ou d’une expression précise dans un article sans une longue et laborieuse recherche dans l’« historique des versions ». L’interface est d’ailleurs si mal conçue qu’elle est même parfois la cause d’un vandalisme involontaire !

Malheureusement la mise en place d’une nouvelle interface, plus simple mais surtout plus transparente, se fait attendre.

Wikipédia peut-elle faire école ?

Serait-ce sa prétention inavouée ? En tout cas le nom « Wikipédia » renvoie bien à la paideia grecque et propose en quelque sorte une éducation nouvelle, dont le modèle serait le « wiki », un site participatif et interactif que les visiteurs modifient selon le principe de l’écriture collaborative. Nombreux sont les contributeurs de Wikipédia qui estiment que le savoir et la connaissance disponibles en ligne sont aujourd’hui à même de concurrencer ou même de surpasser ceux que dispense l’école. A leurs yeux, l’école n’est plus nécessaire et ses exercices canoniques, comme la dissertation et le commentaire de texte, semblent si obsolètes qu’ils justifient d’une certaine façon à leurs yeux la fraude numérique. Les mêmes en appellent à une nouvelle forme de culture, une culture de l’information et de la recherche documentaire.

D’autres, plus conciliants, s’attèlent à former les professeurs pour non seulement éduquer les élèves à l’utilisation de Wikipédia mais en faire de futurs contributeurs : « De l’école primaire à l’université, Wikimédia France intervient auprès des enseignants, des étudiants et des chercheurs pour les conseiller dans leur utilisation des contenus des différents projets Wikipédia et les aider dans l’enrichissement de ces contenus. »

Pourtant, par bien des aspects, Wikipédia n’est pas un outil recommandable pour les élèves du primaire ou du secondaire.

Le savoir brouillon

La première raison à cela est que Wikipédia se présente, selon qu’on la consulte ou qu’on la critique, tantôt comme une « encyclopédie », tantôt comme un simple « projet d’encyclopédie ». Le logo ne nous montre-t-il pas un puzzle certes sur le point d’être achevé mais bel et bien en état d’inachèvement ? Or, si Wikipédia n'est qu'un « projet d’encyclopédie », qu’il faut utiliser avec précaution et discernement, peut-on, doit-on en recommander l’utilisation à des lycéens, à des collégiens ou à des élèves de l’école primaire ? Un élève ne doit-il pas être encouragé à consulter des ouvrages achevés plutôt qu’un produit non fini ?

Au discours constructiviste qui invite les collégiens ou les lycéens à l’esprit critique, il faut à chaque fois répondre que les élèves ne sont pas des chercheurs et ne peuvent pas l’être. Ils n’ont pas (encore) la culture nécessaire pour apprécier ce qu’ils trouvent dans une encyclopédie.

Malheureusement, aux yeux des élèves, Wikipédia s’impose comme une encyclopédie faisant autorité sur tous les sujets ou presque. Pourtant Wikipédia n’est pas à proprement parler un ouvrage de référence, c’est-à-dire un ouvrage auquel on peut se référer et qui s’impose par la qualité de son information. Car c’est par son seul référencement que Wikipédia s’impose en vérité.

De son propre aveu, « Wikipédia n’est pas une source primaire »[10] et s’apparente davantage à une compilation de sources externes qu’à une source elle-même. En ce sens Wikipédia ne ressemble guère à son illustre prédécesseur des Lumières, L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont les articles proprement originaux ont longtemps fait et font encore référence.

Le savoir brouillé

A cela s'ajoute que le savoir proposé par Wikipédia, contrairement à celui d’un cours ou d’un manuel scolaire, n’est pas pensé pour un public scolaire spécifique, qu’il soit de CM1, de cinquième ou de seconde : les notions fondamentales de pré-requis, d’objectifs, de construction didactique, de progressivité, de structuration et de hiérarchisation des acquis, lui sont fondamentalement étrangères : liens hypertextes, notes de bas de page et références sont supposés combler les lacunes des lecteurs.

Wikipédia s’apparentant davantage à une base de données participative, les articles se présentent d’ailleurs le plus souvent comme de longues listes, inexploitables pour des élèves qui ont besoin de clarté, de hiérarchie et de synthèse. Tout pédagogue le sait : la profusion est pour l’élève source de confusion.

De ce point de vue les manuels scolaires restent beaucoup plus utiles et bien suffisamment riches pour des élèves du secondaire : sur un même sujet n'est-il pas désolant de voir les élèves de lycée spontanément consulter certaines pages médiocres de Wikipédia au lieu du manuel scolaire gratuitement mis à leur disposition ?

Par ailleurs Wikipédia est une bien curieuse « encyclopédie », à mi-chemin entre revue scientifique et tabloïd people, qui mêle les savoirs académiques d’une part, recensant ainsi les étoiles de la constellation d’Orion par magnitude apparente décroissante ou les œuvres de Cicéron, et les savoirs populaires d’autre part, avec la liste exhaustive de tous les Pokémons, ou le détail aussi bien de la fabrication du skuff que de la vie privée de la chanteuse Rihanna. Dans cette encyclopédie le chanteur Corneille côtoie Corneille le dramaturge. Rome est une capitale antique, une série télévisée et un jeu vidéo. Clio, une Muse autant qu’une voiture, et Mars, un dieu romain autant qu’une barre chocolatée. Pas d’article consacré à la « Ballade des pendus » de François Villon au XVe siècle sans la référence incongrue au « Bal des Laze » de Michel Polnareff.

Bref, autant de contenus contingents et surtout voués à une péremption rapide : il serait intéressant d’en déterminer la proportion dans Wikipédia, qui se vante de surpasser, par son nombre d’articles, toutes les encyclopédies concurrentes.

A vrai dire, c’est l’esprit même de Wikipédia d’égaliser ainsi le savoir, dans le but de le désacraliser : rien n’est académique, rien n’est populaire ou plutôt tout est populaire ou doit le devenir. Dans Wikipédia, tous les savoirs se valent, comme tous les contributeurs se valent.

C'est évidemment pour les élèves une nouvelle source de confusion.

Le savoir glissant

La fixation du savoir et de la connaissance dans une publication traditionnelle, qu’elle soit imprimée ou en ligne, offre un savoir en état d’achèvement, c’est-à-dire cohérent, stable et vérifié, auquel on peut se référer. Il peut certes se déprécier avec le temps et comporter des erreurs occasionnelles, mais à coup sûr moins qu’un article  voué au changement éternel. Il est de plus des savoirs, en particulier académiques, dont la permanence et la pérennité n’exige pas une mise à jour tyrannique.

Chez Wikipédia la publication et l’édition sont certes permanentes mais la relecture finale est inexistante puisqu’il n’y a jamais de fin.

Or on ne construit pas un savoir sur du sable mouvant.

Les éditions permanentes des articles de Wikipédia présentent enfin aux élèves un savoir non seulement glissant, parce qu’il change sans cesse, mais lui-même souvent contradictoire : différents articles peuvent se contredire entre eux – puisqu’il n’y a pas de ligne éditoriale dans Wikipédia – mais on peut trouver, à l’intérieur d’un seul et même article, des contradictions dues à une écriture multiple ne nécessitant pas de relecture.

Le savoir consommé

Soyons lucides : les élèves se comportent avec Wikipédia moins en utilisateurs éclairés qu’en consommateurs pressés.

De fait comment pourraient-ils être les contributeurs experts d’une encyclopédie collaborative quand chez les plus défavorisés d’entre eux l’orthographe ou la syntaxe élémentaire font défaut ? Même le copier-coller est souvent hors de leur portée : il faut les voir recopier et insérer maladroitement des phrases qu’ils ne savent pas reformuler ou même comprendre, reproduisant à un degré encore dégradé cette pensée d’assemblage qui leur est offerte.

Pourquoi préfèrent-ils Wikipédia à une encyclopédie imprimée ? Nul besoin de se déplacer dans une bibliothèque ou une librairie, en respectant des règles et des horaires précis, nul besoin d’effectuer une patiente recherche par cote dans les rayonnages, nul besoin d’emprunter ou d’acheter. Nul besoin même d’une recherche alphabétique dans l’ouvrage lui-même.

Dans Wikipédia l’accès à l’information documentaire est simple, intuitif, immédiat : l’information elle-même est facile à copier-coller ou à imprimer d’un clic, sans qu’elle soit toujours comprise ou même lue, comme on le constate de plus en plus souvent. Les articles consacrés aux œuvres littéraires, avec le résumé, l’analyse des thèmes et des personnages, et parfois même des bribes d’analyse, permettent à certains élèves de se dispenser de les étudier, ou parfois même de les lire. On est bien loin de l’esprit participatif d’une encyclopédie collaborative, sauf à penser que le copier-coller ou l’impression papier seraient des formes modernes de collaboration ou de lecture.

Cette école de la facilité est bien loin d’enseigner ce qu’est une recherche documentaire : pourquoi chercher quand un moteur de recherche le fait à votre place ? La fréquentation des lieux de savoir, bibliothèques publiques et CDI devenus en quelque sorte inutiles, en témoigne.

D’une certaine manière c’est l’idée même de recherche documentaire qui est vandalisée par Wikipédia : les enseignants le savent, qui doivent lutter sans cesse pour qu’une recherche ou un exposé ne se résume au seul et même article de Wikipédia, souvent de médiocre qualité, uniformément recopié ou ânonné par tout ou partie des élèves de la même classe. La confiance accordée par Wikipédia à ses utilisateurs se retourne alors contre elle et suscite à son encontre une bien légitime défiance.

Certains en appelleront bien sûr à former les élèves à l’utilisation raisonnée de Wikipédia et à l’« internet responsable » mais ne semble-t-il pas dérisoire de vouloir lutter contre cet ennemi moderne : la facilité ? Et dire cela, c’est faire preuve de plus de réalisme que ceux qui applaudissent « le numérique et la société qui vient ».

De ce point de vue la politique de diffusion de Wikipédia sur les mobiles, avec l’application Wikipédia Mobile, est révélatrice d’un évident renoncement : même si chaque article affiche la mention « Article rédigé par des contributeurs comme vous », l’application n’offre pas en l'état la possibilité de contribuer.

Consommer du savoir plutôt que collaborer : avec cette dernière évolution, on est bien loin des principes fondateurs de Wikipédia.

La sédition plutôt que l’édition

Il y a dans la démarche wikipédienne comme un soulèvement romantique, une sédition contre l’ordre établi, et notamment le principe même de l’édition dans sa forme traditionnelle. Dans le monde « wiki », pas de direction éditoriale, pas de comités de lecture, pas de cooptation, pas d’entre-soi, pas de recherche du profit.

Publier sans publier, éditer sans éditer

Preuve de cette sédition : Wikipédia s’est réapproprié le lexique de l’édition mais en le pervertissant.

Ainsi « publier », chez Wikipédia, c’est rendre public : un clic sur le bouton « Publier » suffit. La publication est donc un flux permanent et continu. Il n’y a pas de publication de référence, connue de tous, avec une date de publication, un auteur, un éditeur : il n’y a plus que des « versions ».

De la même façon le terme « éditer », chez Wikipédia, prend un tout autre sens : cet anglicisme (to edit) renvoie chez Wikipédia à l’acte de modifier un article. Dans Wikipédia tout contributeur peut être éditeur et modifier un article précédemment créé. L’éditeur et l’auteur se confondent.

Or le terme « éditeur » en français a un sens précis : il s’agit de celui qui assure la reproduction, la publication et la diffusion d’une œuvre en engageant sa responsabilité, devant un tribunal si nécessaire. Un éditeur ne se confond donc en rien avec l’auteur. Dans cette conception traditionnelle de l’édition, l’éditeur n’est pas un expert, mais, indépendant de l’auteur, il veille, en le choisissant, à s’assurer de l’expertise de l’auteur qu’il publie et de la qualité de son œuvre (relecture, mise en forme etc.).

Ce n’est absolument pas le cas de l’« éditeur » wikipédien, dont l’expertise n’est pas plus établie ou même vérifiable que celle du « contributeur » dont il édite l’article.

Autre curiosité propre à Wikipédia : « l’édition » est par principe postérieure à la « publication ». Comme si en quelque sorte un journal était imprimé avant même d’être relu !

En cas d’information erronée, la rectification peut prendre quelques minutes seulement, si l’article porte sur un sujet particulièrement surveillé ou populaire, mais parfois quelques heures, voire des mois ou des années si le sujet est spécialisé. Et dans de nombreux cas, la rectification n’a jamais lieu[11].

On le voit : dans Wikipédia les mots « publier » et « éditer » sont vidés de leur sens et ne sont plus employés que pour faire illusion.

L’irresponsabilité comme modèle éditorial

Pas d’éditeur, pas de comité éditorial, pas de responsabilité. Ou plutôt une responsabilité diffuse de chaque « contributeur »/« éditeur » d’un article qu’une analyse laborieuse de l’historique des versions permet (éventuellement) de déterminer dans les cas les plus graves (diffamation, racisme etc.).

Comme on peut le lire sur la page d’accueil de Wikipédia : « Wikipédia ne garantit pas le contenu mis en ligne. La Wikimédia Foundation étant un hébergeur, elle ne saurait être tenue responsable des erreurs éventuelles contenues sur ce site. Chaque rédacteur est responsable de ses contributions. »

En se présentant comme simple « hébergeur » l’encyclopédie libre se décharge de toute responsabilité éditoriale, en bonne logique puisqu’elle ne se comporte pas en éditeur qui détermine et garantit les contenus mis en ligne. Et, en cas de procès, Wikimédia France se réfugie courageusement derrière son statut de simple hébergeur, comme dans le cas de cette plainte en diffamation portée par trois particuliers dont l’homosexualité a été révélée dans un article de Wikipédia[12] : la justice a donné raison à Wikipédia, qui n’a donc pas été tenue juridiquement responsable du contenu de son site.

Si responsabilité il y a, c’est celle de chaque contributeur pour sa contribution spécifique. Ce qui signifie que dans le modèle de Wikipédia – puisque c’est la définition de la « responsabilité » – personne ne peut répondre d’un article.

Le refuge de la « neutralité de point de vue »

Il n’y a donc pas d’éditeur. Ou plutôt il y a autant d’éditeurs que de contributeurs : c’est évidemment ce qu’avancent les défenseurs du modèle de Wikipédia. Tout le monde est en quelque sorte l’éditeur de tout le monde. Dans cette nouvelle confusion des rôles, le concept de ligne éditoriale est donc vide de sens, ce que Wikipédia pallie par le curieux concept de « neutralité de point de vue », censé lui conférer une objectivité irréprochable à défaut d’une responsabilité. Comme si le savoir ou la connaissance pouvait toujours être objectif, ce qui ne laisse pas de surprendre, notamment dans le cas des sciences humaines, mais également dans le cas de certains articles scientifiques à caractère polémique.

On le voit : la collaboration sur un article de Wikipédia, c’est comme un orchestre ou chacun, professionnel ou amateur, jouerait sa propre partition : hors de question qu’il y ait un chef d’orchestre... même si dans la réalité les choses sont bien différentes.

Des labels de qualité sans garantie

L’absence de responsabilité, qui pourrait susciter quelque inquiétude, est même revendiquée au nom du principe de la « bonne foi » des contributeurs, principe wikipédien fondamental qui ne laisse pas de surprendre, puisqu’on peut bien écrire n’importe quoi en toute bonne foi. Voilà donc la différence entre Wikipédia et une encyclopédie classique : dans un cas Wikipédia fait confiance à ses utilisateurs alors que dans l'autre ses utilisateurs font confiance à l'encyclopédie.

En réalité Wikipédia n’accorde elle-même qu’une confiance modérée à ses contributeurs, puisque, en lieu et place d’un système de vérification systématique des éditions, elle a récemment mis en place deux labels : les « articles de qualité » (actuellement 1118 articles en français) et les « bons articles » (1681 articles sur 1,3 million d’articles). Labels qui supposent au passage qu’un bon article n’est pas un article de qualité !

Nous reviendrons sur l’attribution de ces deux labels. Retenons seulement pour l’instant que ces labels ne garantissent donc la qualité que de 0,21% de l’ensemble des articles en français : consulter Wikipédia revient à consulter une encyclopédie de 500 pages dont une et une seule page serait garantie « bonne » ou « de qualité » !

Et pour ces articles garantis, toujours aucun garant pour engager sa responsabilité, bien sûr.

La « publication » instantanée

La suppression du processus éditorial présente l’avantage évident d’un gain de temps considérable, un peu comme les crèmes, les soupes ou les purées déshydratées servies dans la cuisine d’assemblage.

De fait il ne faudrait surtout pas décourager le contributeur éventuel, mais l’encourager en le publiant sur le champ. Wikipédia offre cette possibilité vertigineuse et warholienne de devenir auteur en quelques simples clics.

Une encyclopédie en ligne s’épargne déjà les longueurs et les coûts de fabrication de la publication imprimée. Mais Wikipédia va plus loin : elle ne perd pas de temps dans des réunions pour fixer une ligne éditoriale, rechercher et contacter des auteurs, mettre en forme et harmoniser leur pensée, relire ou corriger leurs articles. En supprimant tout processus éditorial, Wikipédia est bien plus rapide que n’importe quelle encyclopédie en ligne et aucune concurrence n'est possible sans adopter le même fonctionnement. Un coureur cycliste sain ne peut rivaliser avec un coureur dopé.

Il est certes question aujourd’hui, pour retrouver un certain crédit, de systématiser la relecture avant publication des nouveaux articles de nouveaux contributeurs par des contributeurs plus expérimentés. Mais, outre qu’une telle mesure irait à l’encontre même des principes du « wiki » et risquerait d’aggraver l’actuelle crise de recrutement de nouveaux contributeurs, elle ne laisse pas de surprendre : qui seraient les « contributeurs expérimentés »  ? Des contributeurs plus anciens  ou bien des experts dans le domaine concerné par l’article  ? Dans le second cas, une relecture systématique semble impossible à mettre en place. Dans le premier cas, on voit mal en quoi le crédit de Wikipédia serait restauré.

Perdre l’auteur de vue

Le libertarisme wikipédien ne refuse pas seulement l’éditeur, mais le principe même de l’autorité au sens étymologique (auctoritas en latin, la garantie, d’où l’expression faire autorité). L’auteur est en effet à l’origine le garant (auctor), celui qui peut répondre de ce qu’il a fait.

Avec le modèle participatif du « wiki », le concept même d’auteur disparaît et cette révolution technologique est revendiquée comme un progrès de l’esprit.

L’auteur supplanté par le « contributeur »

Ce rejet de toute autorité (au sens académique) est grave puisqu’il pose comme principe d’une part que le savoir est démocratique et d’autre part que l’expertise, parce qu’elle est un élitisme, est anti-démocratique.

On l’a compris, tout le monde peut écrire sur n’importe quel sujet. Il n’y a pas d’expertise, il n’y a que de l’égalité. Wikipédia est l’application de la démocratie au savoir et à la connaissance : nous en reparlerons. Comme le résume Pierre Assouline : « Le dernier qui a parlé a raison »[13].

Il est assez amusant à ce sujet d’observer que Wikimédia France s’est choisi pour président un pur produit de l’élitisme républicain, puisque issu de l’école des Chartes[14]. Autre paradoxe : le rejet de l’autorité s’accompagne d’une quête permanente de la légitimité, avec par exemple la comparaison si polémique avec L’Encyclopædia Britannica en 2005. A sa manière et malgré ses dénégations, Wikipédia veut faire autorité.

Dans la terminologie wikipédienne, le « contributeur » est celui qui contribue à une œuvre collective. On n’écrit plus un article d’encyclopédie, mais une simple « contribution ». Mais, contribuer, est-ce encore écrire ?

Pour un article, il n’y a donc pas un auteur, mais des « contributeurs » par dizaines ou par centaines : « Un article de Wikipédia n’appartient à personne » et n’est à ce titre jamais signé. Pour connaître tous les contributeurs, il faut accéder à l’historique des versions, une longue liste de plusieurs pages, bien peu déchiffrable.

Alors certes tout contributeur est « responsable de ses contributions », mais encore faut-il pouvoir identifier qui est responsable de quoi dans un article. Ainsi l’article « OGM », grandement sujet à polémique, a été modifié plusieurs milliers de fois en dix ans, au gré de l’actualité, par un petit millier d’ « éditeurs » majoritairement anonymes[15]. Les internautes qui ont consulté cette page n’ont quasiment aucune chance d’avoir lu la même chose. Et il est – dans la pratique – impossible de retrouver qui est responsable de quel mot dans l’article.

Fondamentalement, un article de Wikipédia est un texte sans auteur. Mais, pour Wikipédia, cet néant est une vertu.

La transparence dans l’anonymat

Identifier, dans l’historique des versions, le contributeur responsable d’une « édition » ne suffit pas, si l’on veut savoir qui est concrètement cet utilisateur. Pour le comprendre, observons comment on devient « contributeur » dans Wikipédia.

Rien de plus simple : il suffit de s’inscrire avec un nom d’utilisateur, un pseudonyme le plus souvent. Aucune information sur l’identité, l’expertise ou même l’âge du nouvel utilisateur n’est requise : ce serait autant d’informations qu’il faudrait vérifier. Une adresse mail valide n’est pas même nécessaire pour finaliser l’inscription, contrairement à ce qui se fait sur n’importe quel blog ou forum. Le système doit à tout prix rester ouvert. A tel point qu’il est possible d’ouvrir jusqu’à huit comptes à la suite, sans changer d’ordinateur ou de navigateur  ! Dans ces conditions le nombre de contributeurs revendiqué par Wikipédia doit sans doute être relativisé.

Mieux : il est possible de modifier un article sans même s’inscrire comme contributeur : l’adresse IP de l’ordinateur est enregistrée et vaut identité du contributeur aux yeux de Wikipédia.

Pourtant rien n’est plus simple que d’utiliser une adresse IP non traçable, avec un proxy par exemple, ou une adresse IP publique, ou encore un réseau anonyme décentralisé. Pour la justice, il n’est parfois pas possible de remonter jusqu’à l’auteur d’une contribution. Alors, pour un internaute, c’est pratiquement impossible. L’historique des version se présente à ses yeux comme une longue liste de pseudonymes sans queue ni tête et d’IP anonymes.

Ce principe de l’anonymat et de l’opacité semble totalement incompréhensible et paradoxal pour une encyclopédie qui revendique sa transparence. On voit bien qu’il répond à une logique de confiance, à cette « sagesse des foules », comme l’appelle Jimmy Wales, et à la « bonne foi » des utilisateurs[16]. « On peut dire que Wikipédia est un pari sur l'honnêteté globale de ses utilisateurs. » Même si l'amateurisme peut parfaitement être « honnête » et si cette confiance est constamment mise à mal par tous les actes de vandalisme par malveillance dont Wikipédia est et sera éternellement victime.

D’autant que l’encyclopédie libre est aujourd’hui la plus consultée et que le premier site non commercial du monde est aussi le plus ouvert aux quatre vents.

Des mécanismes de défense bien chétifs

Certes les contributeurs malveillants sont bannis quand ils sont identifiés. Mais le bannissement, fondé sur l’adresse IP du « vandale », est facile à contourner, avec une nouvelle adresse IP et un ou plusieurs nouveaux comptes[17]. A noter que le bannissement concerne parfois l’adresse IP d’un établissement scolaire ou d’une université entière, ce qui n’est pas sans interroger les limites d’un tel mécanisme de défense.

Tout comme les sources citées, en principe nécessaires, pour servir de référence aux articles et qui sont de nature à inspirer confiance aux « patrouilleurs » de Wikipédia. Rien de plus simple que de citer une source invérifiable : un livre qui n’est plus édité par exemple, ou même un essai imaginaire mais dont le titre est crédible. Même en citant des ouvrages connus, il y a peu de chance, s’il s’agit d’un sujet spécialisé et nécessitant une expertise, qu’un contributeur entreprenne de lire le texte pour vérifier les informations avancées. On rencontrerait certes le même problème dans l’édition traditionnelle, mais l’auteur, à la différence du vandale, engagerait son nom et sa réputation.

On le voit : les précautions et mesures de sécurité sont totalement inefficaces pour qui souhaite les contourner.

Une pensée impersonnelle

Mais il y a plus grave que la malveillance : l’effacement de la pensée personnelle.

Il n’est rien de plus difficile – et en même temps rien de plus exaltant – que de mettre en forme sa pensée par un travail rigoureux et de lui donner une forme achevée. Or Wikipédia ne permet ni l’un ni l’autre.

Le simple fait qu’un article ne soit pas écrit par un seul auteur, mais des dizaines ou des centaines de contributeurs, est une atteinte à sa qualité : la composition de l’article, le plan suivi, sa rédaction, sa langue, son style, son contenu même ne présentent aucune homogénéité. C’est une pensée sans âme : on ne sait pas qui on lit.

L’absence de finalisation elle-même n’invite pas à la rigueur et au travail. De ce point de vue la médiocrité des plans dans les articles de Wikipédia est l’indice le plus flagrant de l’effacement de la pensée personnelle.

Wikipédia se présente comme « un projet international de rédaction collective d’encyclopédie ». Or rien n’est plus faux : une rédaction collective suppose un vrai travail d’équipe : dans Wikipédia les contributeurs n’écrivent pas ensemble, mais les uns après les autres et bien souvent les uns contre les autres.

C’est une pensée d’assemblage où tout le monde vient apporter son grain de sel et dont le résultat est souvent bien peu digeste.

Une fausse objectivité

Avec le concept wikipédien de « neutralité de point de vue » est rejetée toute opinion personnelle.

De ce point de vue Wikipédia est bien différente de son illustre prédécesseur du XVIIIe siècle, L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, où le parti pris de chaque auteur, souvent audacieux, est hautement revendiqué. L’auteur, c’est certes un point de vue, une subjectivité, mais un point de vue identifié, une partialité affirmée à partir de laquelle tout un chacun peut construire librement sa pensée. La collaboration y est bien différente de celle des « wikis » modernes : c’est une collaboration au vrai sens du terme, entre des auteurs très différents, mais sous une véritable direction et avec une ligne éditoriale, celle des Lumières. Et quand il y a divergence, elle n’est pas niée ou occultée : il suffit de lire les articles « Prêtres » de d’Holbach ou de Jaucourt pour s’en convaincre.

Aujourd’hui de tels articles, avec leur parti pris revendiqué, n’auraient pas leur place dans Wikipédia, au nom de la « neutralité de point de vue ».

Il est certes possible, dans les articles sujets à polémiques, de présenter plusieurs points de vue. Mais outre qu’une telle neutralité fait le lit d’un relativisme insatisfaisant, il est difficile de croire que la présentation d’un point de vue est toujours impartiale.

A vrai dire, non seulement une telle neutralité n’est pas souhaitable, mais elle n’existe pas.

La « neutralité de point de vue » affichée par Wikipédia cache bien souvent en réalité d’épiques batailles internes, des guerres picrocholines entre écoles ou groupes de pression, se déroulant dans la coulisse des discussions et des historiques de chaque article, afin de faire prévaloir un point de vue plutôt qu’un autre. Certains articles sont sans cesse édités dans un sens puis dans l’autre et ne cesseront jamais de l’être : à chaque instant tout article de Wikipédia est donc subjectif. Et il n’y a pas d’horizon où l’objectivité absolue serait enfin atteinte.

La « neutralité » affichée par Wikipédia est finalement pernicieuse puisqu’elle invite insidieusement à la confiance. La partialité revendiquée par un auteur trompe finalement moins qu’une partialité qui ne veut pas dire son nom.

La question des droits d’auteur

Le rejet de la notion d’auteur s’accompagne, comme il se doit, d’une campagne médiatique, menée par les dirigeants de Wikimédia France notamment, contre les droits d’auteur en général, conçus comme une entrave à la diffusion du savoir. C’est en effet pour des raisons de droits d’auteur qu’on ne trouve sur Wikisource (« La bibliothèque libre ») que des ouvrages anciens et parfois périmés, lesquels jurent scandaleusement avec l’aspiration de l’encyclopédie libre à être de son temps.

A ce sujet il est amusant de penser que la notion de droit d’auteur est née en même temps que l’idéal des Lumières et que Diderot lui-même, dans son essai Lettre sur le commerce des livres, fut l’un des grands défenseurs de la propriété intellectuelle[18] !

Autre conséquence amusante de cet effacement de l’auteur : comment appliquer le droit d’auteur quand, dans le cadre des conditions Creative Commons CC BY-SA[19], un article de Wikipédia est librement cité ? Faut-il citer les centaines de contributeurs d’un article ? Faut-il citer les IP anonymes ? Faut-il classer les auteurs par ordre alphabétique ou par la primauté, la qualité ou le nombre de contributions ? En général la mention « Wikipédia » est considéré comme suffisante.

On le voit, Wikipédia n’accepte pas la responsabilité légale de ses articles mais en accepte volontiers le crédit !

Égalitisme et démocratie de bazar

Rejet de l’auteur, rejet de l’éditeur, refus de toute autorité et de toute expertise : les principes wikipédiens posent le dogme de l’égalité de tous dans le savoir.

Un égalitisme moderne parmi d’autres, aurait considéré Philippe Muray. Le fondateur Jimmy Wales aime à le répéter : « Je ne suis pas le patron de Wikipédia, vous tous êtes les patrons ». Même si, en 2010, il n’a pas hésité à utiliser unilatéralement ses pouvoirs de super-éditeur, qu’il s’est conférés en qualité de fondateur, sans élection, pour supprimer des contenus à caractère pédopornographique. A cette occasion, ses pouvoirs d'administrateur ont d’ailleurs été réduits par la communauté.

Le slogan de Wikipédia est explicite : « Tout le monde peut participer ». On pourrait presque ajouter : l’important, c’est de participer ! « Le message, c’est le médium » disait Marshall McLuhan. Malheureusement, dans le domaine de la connaissance, le médium est moins important que le message.

S'il gagne bien sûr à être démocratisé, dans la continuité de l’esprit des Lumières, le savoir n’est malheureusement pas démocratique par lui-même. Un élitisme insupportable aux yeux de l’encyclopédie libre  !

Quand le vote vaut expertise

L’aide fournie aux nouveaux contributeurs par Wikipédia constitue un bel aveu : « Votre notoriété n’est pas évidente pour Wikipédia : êtes-vous un spécialiste mondial du sujet traité dans l’article que vous venez de modifier ou bien un étudiant facétieux qui se fait passer pour tel ? Les autres wikipédiens n’ont aucun moyen de le savoir et il leur arrive parfois d’effacer par erreur des corrections judicieuses quand les sources ne sont pas facilement vérifiables »[20]. Dans un domaine spécialisé, à vrai dire, on se demande bien ce qui est « facilement vérifiable » sans expertise.

Le refus farouche de tout élitisme est tel que le principe du vote « démocratique » se substitue au principe de la compétence, quand par exemple il s’agit de déterminer si un article doit être supprimé ou obtenir le label « bon » ou « de qualité ». Wikipédia se présente comme « un ouvrage collectif qui trouve son équilibre dans le consensus »[21] : mais en aucun cas le vote démocratique n’est un consensus.

Dans Wikipédia le savoir est décidé par une majorité. Mais encore faut-il s’interroger sur la nature de cette majorité.

Dans un vote wikipédien, et en supposant qu’il soit un contributeur régulier, la voix d’un professeur d’université, spécialiste mondial d’une discipline, compte autant que celle de n’importe quel utilisateur. Et la majorité a toujours raison. « La valeur d’une contribution n’est pas jugée par rapport aux diplômes de son auteur, mais par rapport à la pertinence intrinsèque de la contribution ». La question se pose immédiatement : qui est expert pour évaluer cette « pertinence » ? Personne sur la base d’une compétence reconnue et tout le monde sur la base de l’égalité démocratique. On le voit : le système est quelque peu schizophrénique.

Voici comment Wikipédia se défend : « Quant à l'expertise, il s'agit d'une notion bien floue [...] il n'est pas honnête de juger l'ensemble des éditeurs de Wikipédia que l'on ne connaît pas, sans éprouver concrètement leurs connaissances et leur sens critique : il n'est pas très rigoureux de présupposer qu'ils sont incompétents dans leurs domaines. »

Dans ces conditions il n’est pas étonnant que nombre d’experts, ceux qui seraient pourtant les plus à même de contribuer utilement à ce projet, hésitent ou renoncent à participer à cette aventure encyclopédique, découragés par ce fonctionnement qui n’est pas sans rappeler l’amère expérience khmère rouge : « Wikipédia peut être dans un premier temps difficile d’accès pour un spécialiste et son fonctionnement s’avérer déroutant : certains spécialistes ont été mal accueillis et n’ont pas poursuivi leur collaboration ».

Un faux « consensus »

Les limites du fonctionnement démocratique sont rapidement atteintes si l’on étudie par exemple la procédure pour décerner les labels. Au premier tour du vote, deux tiers des votes « bon article » suffisent pour un « bon article », et, au deuxième tour, deux tiers des votes « article de qualité » ou seulement « bon article » suffisent pour un « article de qualité ». Tant pis si un tiers des votants, si experts soient-ils, s’y opposent catégoriquement : l’article est déclaré « bon » ou « de qualité ».

Voilà l’étrange « consensus » wikipédien, comme si le résultat de tout vote valait consensus et accord de tous. Les présidents français élus auraient-ils fait consensus  ?

Encore une fois, tout comme la fausse « neutralité de point de vue », le faux « consensus » cherche à inspirer confiance aux utilisateurs.

L’extrémisme démocratique est tel que, dans la Wikipédia anglophone, on peut évaluer un article sans même être contributeur. Vous n’y connaissez rien à la théorie de la relativité ? Vous pouvez malgré tout donner votre avis sur l’article de Wikipédia qui lui est consacré : est-il de confiance ? est-il bien écrit ? est-il pertinent ? est-il complet ? Mieux : pour déclarer son expertise sur la théorie de la relativité et donner plus de poids à son vote, une simple case à cocher par l’internaute[22]  !

Le statut de l’erreur

L’égalitisme prime à ce point qu’une erreur qui porte gravement préjudice à un article de qualité n’est pas, pourvu qu’elle soit « de bonne foi », considérée comme du « vandalisme »[23]. La médiocrité reçoit exactement le même traitement neutre que l’expertise. Dans Wikipédia, publier des erreurs, contrevenir aux règles ou publier des erreurs n’a aucune gravité, malgré parfois des conséquences graves : on ne reproche à aucun contributeur la médiocrité de ses contributions.

En revanche, quiconque critique une erreur dans Wikipédia essuie toujours ce reproche : au lieu de critiquer, corrigez !

L’injonction participative est la réponse systématique à toute critique.

On le voit : l’inacceptable, ce n’est pas de contribuer à tort, c’est de ne pas contribuer. Avec un tel raisonnement, il ne peut y avoir d’erreurs dans Wikipédia que par la malveillance ou le refus de participer. Et tant pis si le refus de participer se fonde sur la critique du fonctionnement de Wikipédia : la démocratie wikipédienne a cette limite qu’elle refuse toute critique sur son fonctionnement qui provienne de l’extérieur.

Pire : les erreurs qui sont dénoncées servent d’ailleurs d’arguments à la cause wikipédienne puisqu’elles sont immédiatement annoncées comme corrigées. Comme si la consultation à chaque instant était sans importance et que seul le projet lointain et utopique d’une encyclopédie parfaite importait.

Wikipédia est de cette façon une sorte d’Antée du monde moderne : les coups qu'on lui porte la font grandir.

Une démocratie interne toute relative

Les wikipédiens actifs ne sont que quelques milliers en France, voire quelques centaines pour les plus actifs[24]. Il y a dans cette petite armée mexicaine toute une hiérarchie qui contredit le libertarisme originel du projet et ses principes d’égalité, avec des « bureaucrates » (sic), des « administrateurs », des « contributeurs expérimentés » disposant de droits, de primautés et de privilèges spécifiques. Les bureaucrates et les administrateurs sont élus, mais en respectant des conditions d’ancienneté et de nombre de contributions.

Derrière l’interface lisse et sereine de Wikipédia, l’internaute pressé ne mesure pas toujours les luttes intestines, les querelles de pouvoir, les rivalités, les alliances de circonstance, les ambitions et les rancunes. Comme dans l’édition traditionnelle, finalement.

Dans Wikipédia tous les contributeurs sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres. Les plus influents sont les plus anciens et les plus actifs, pas nécessairement les plus experts dans un domaine spécialisé. Beaucoup de contributeurs experts ont d’ailleurs quitté Wikipédia, déçus par son modèle privilégiant davantage les jeux d’influence que les connaissances et le savoir. L’esprit communautaire ne favorise pas toujours l’ouverture au monde extérieur.

Enfin disons-le : la communauté wikipédienne elle-même, si bénévole et bienveillante soit-elle, n’est pas démocratique, au sens où elle ne représente guère le monde tel qu’il est : le contributeur wikipédien moyen est technophile, jeune, masculin à 87% et presque toujours occidental[25]. Les caractères du monde entier (chinois, arabes, indiens etc.) sur le logo de Wikipédia offrent une belle façade consensuelle et universaliste à un édifice qui ne lui ressemble pas.

N’oublions pas enfin que Wikipédia est une marque déposée de Wikimedia Foundation, Inc aux États-Unis.

L’ogre encyclopédique

L’incroyable succès de cette encyclopédie libre est paradoxalement très inquiétant, car, même s’il n’est pas question ici de défendre les intérêts des encyclopédies payantes, force est de constater après onze ans que Wikipédia a anéanti toute concurrence et par là tout pluralisme. Il n’y a aujourd’hui plus de réelle alternative en ligne à Wikipédia, de même qu’il n’y a pas de réelle alternative à Google.

En tête de toutes les requêtes

La gratuité mais surtout l’exceptionnel référencement de Wikipédia, toujours en première page et même le plus souvent en tête des résultats de Google[26], sont les vraies raisons de ce succès. Chacun le sait : ce n’est pas pour sa qualité qu’on consulte Wikipédia, c’est pour sa facilité d’accès.

L’algorithme de Google, qui classe si bien l’encyclopédie libre, n’a jamais été rendu public mais on voit mal comment ses robots pourraient évaluer la qualité de ses articles (en dehors de leurs simples qualités formelles : mots-clefs, métadonnées, hiérarchisation des titres, liens internes etc.).

Si le référencement est lié aux nombre de visites, on voit qu’il s’agit d’un cercle vicieux : les utilisateurs consultent Wikipédia car c’est le premier résultat sur Google et c’est le premier résultat sur Google parce que les utilisateurs consultent Wikipédia.

Comme nous l’avons dit, Wikipédia s’impose comme la référence incontournable, non pas par sa qualité, mais par son référencement. On trouve ainsi en tête des résultats Google les définitions du Wiktionnaire, parfois même mises en valeur par un encadré, quand celles, plus académiques et plus complètes du CNRTL par exemple, sont inexplicablement reléguées dans les résultats suivants.

Or peut-on s’imaginer que sur tous les sujets, quels qu’ils soient, Wikipédia soit la meilleure réponse que le web puisse offrir ? N’y a-t-il pas là quelque chose d’effrayant ?

La tentation du monopole

Cette situation de monopole de fait n’est pas aussi spontanée que la fondation Wikimédia voudrait le laisser croire, et sa communication évoque parfois davantage celle d’une entreprise commerciale agressive qu’une œuvre philanthropique.

Ainsi, sur sa page d’accueil, Wikipédia ne se présente pas comme une encyclopédie, mais comme « L’encyclopédie libre », la seule et l’unique. Il n’y a pas de place pour des projets concurrents : curieuse conception du libre.

Le fonctionnement de Wikipédia lui-même témoigne de cette recherche de monopole permanent, avec des pratiques publicitaires, comme le compteur en haut de la page d’accueil qui indique à chaque instant le nombre d’articles publiés. Il y a chez Wikipédia une obsession du chiffre et de la statistique[27] : le nombre de langues, d’articles, de contributeurs ou de consultations sont cesse mis en avant comme autant d’arguments de vente. Comme si ces chiffres pouvaient intéresser l’internaute qui consulte un article.

Il est temps pour Wikipédia, longtemps victime d’un complexe d’infériorité, de prendre acte de son succès, car cette logique porte atteinte même aux contenus.

La procédure de publication obéit en effet à cette logique comptable, dans l’esprit de ce que l’on appelle des fermes de contenus[28] : la qualité de l’article importe moins que le référencement dans Google. On observe une majorité de liens internes et les liens externes sont en nofollow, comme sur les sites commerciaux et dans un esprit contraire à celui du web 2.0. Les articles sont publiés à la chaîne, sans période probatoire et sans relecture systématique. Il s’agit, depuis les débuts de Wikipédia, d’occuper l’espace de l’Internet avec le plus grand nombre d’articles possibles, fussent-ils de simples ébauches. Aujourd’hui la conquête du Far Web semble réussie : plus rien ou presque n’échappe à Wikipédia dans les requêtes Google.

Mais, après l’enthousiasme de la création des articles, les contributeurs doivent à présent consacrer tous leurs efforts au service après-vente, à la maintenance, à la protection et à l’entretien d’un nombre immense d’articles, souvent en friche ou indigents : tâche ingrate, répétitive et moins exaltante, qui est sans doute pour une part responsable de la désaffection des contributeurs.

Une cible idéale

Le revers de ce référencement exceptionnel, c’est qu’il aiguise tous les appétits.

Dénigrement, désinformation, promotion personnelle, artistique, politique ou commerciale, recherche de trafic, de notoriété, activisme, prosélytisme religieux ou sectaire : nombreuses sont les dérives possibles, contre lesquelles la communauté wikipédienne s’active indéfiniment en patrouilles, et les exemples de dérives ne manquent pas, même au sein de la communauté wikipédienne. Devenir contributeur actif ou administrateur est souvent la meilleure protection pour pouvoir servir ses intérêts propres. Les groupes les plus puissants peuvent biaiser les votes dans Wikipédia avec des utilisateurs à comptes multiples ou corrompre des contributeurs influents[29].

Des wikipédiens expérimentés, parfois même une ancienne présidente de Wikimédia France, ont ainsi pu offrir des formations pour « aider les entreprises à être bien référencées dans Wikipédia »[30]. Et, à propos des risques de corruption, l’actuel président, Rémi Mathis, a récemment affirmé : « La fondation n’a jamais émis d’avis sur le fait d’être payé pour éditer. »[31] Eh bien il serait temps qu’elle le fasse.

Les sources elles-mêmes à l’appui des articles servent parfois un tout autre but : à la suite de mon canular, certains wikipédiens se sont ainsi avisés que des articles pouvaient avoir pour sources des documents payants sur des sites de corrigés en ligne comme Oboulo ou Oodoc, au bénéfice de contributeurs pas si bénévoles[32].

Toutes ces dérives graves sont totalement étrangères à l’édition dans sa forme classique.

Or, pour lutter contre elles en permanence, la communauté wikipédienne doit déployer des efforts qui auraient été employés à bien meilleur escient si le processus éditorial de Wikipédia était plus rationnel et plus exigeant.

La tentation commerciale ?

Wikipédia est certes une entreprise philanthropique, mais Google ne l’était-elle pas également à ses débuts, avant d’occuper une place dominante sur le marché mondial et d’afficher ses ambitions commerciales tentaculaires ? La philanthropie continue à servir de slogan à Google, qui fait désormais partie des généreux donateurs de Wikipédia : la direction américaine de Wikimédia Inc. a même récemment évoqué une « communauté de points de vue » avec Google, qui n’est pas sans inquiéter.

On observe d’ailleurs que la licence choisie par Wikipédia laisse curieusement les utilisateurs libres de l’utiliser « à des fins commerciales »[33].

Alors, dans ces conditions, quelle garantie Wikipédia offre-t-elle qu’elle ne deviendra pas – maintenant qu’elle est en situation de monopole – un modèle commercial et ne cherchera pas à terme à monétiser son audience ? Que le travail bénévole des wikipédiens ne servira pas à terme des intérêts commerciaux ?

Car c’est déjà le cas avec l’accord confidentiel passé avec Orange[34] et qui permet au géant des télécommunications de rediriger les internautes, avec son propre moteur de recherche, vers un miroir de Wikipédia proposant les mêmes contenus que Wikipédia mais non éditables et surtout agrémentés de publicités ciblées. Cet accord passé par Wikimédia Inc., la fondation mère américaine, a plongé les responsables de Wikimédia France dans l’embarras.

Avec cet accord « confidentiel » et pour le moins hypocrite, que deviennent la transparence et l’éthique depuis si longtemps revendiquées par Wikipédia ?

Conclusion : trois propositions

Alors, compte tenu de tout ce que nous avons dit, faut-il souhaiter la disparition de Wikipédia ?

Eh bien ce n’est pas mon cas, même si je ne peux que déplorer le manque de pluralisme actuel sur Internet. Qu’on le veuille ou non, Wikipédia, même médiocre, continuera d’être consultée par nos élèves.

Il faut donc raisonner dans l’autre sens : une critique radicale est nécessaire pour améliorer son mode de fonctionnement et sa crédibilité académique. Certains wikipédiens en ont d’ailleurs bien conscience. Wikipédia elle-même recense les critiques qui sont formulées contre elle[35], sans que s’amorce néanmoins une réforme pourtant nécessaire.

Car – en l’état et quoi qu’en dise Michel Serres – Wikipédia ne constitue malheureusement pas un auxiliaire pour l’enseignement. Il est temps que l’encyclopédie libre, qui connaît aujourd’hui une crise de croissance, change de paradigme et entre dans l’ère de la maturité.

En respectant autant que possible les principes de travail collaboratif et d’encyclopédie démocratique, soyons imaginatifs et proposons trois pistes de réflexion pour une nouvelle Wikipédia :

1) Distinguer clairement, dans la charte graphique, les articles académiques (au sens large) des articles non académiques.

Les articles académiques, ainsi distingués, connaîtraient un nouveau processus éditorial, susceptible d’offrir plus de garanties aux lecteurs.

2) Mettre en place un processus éditorial en donnant mandat à de véritables éditeurs, élus dans la communauté, pour choisir parmi les contributeurs d’un article académique en discussion une équipe de finalisation, en fonction de leur expertise ou de leurs contributions. Tous les articles académiques deviendraient de simples ébauches, avec trois nouvelles phases éditoriales clairement indiquées sur la page : période de discussion, période de finalisation et enfin publication.

Ces trois phases pourraient être périodiquement reconduites, à la demande d’un nombre suffisant d’utilisateurs. Si des actualisations mineures se révélaient nécessaires, l’équipe de finalisation pourraient y procéder d’un commun accord.

3) Renoncer (en partie seulement) à l’anonymat des utilisateurs : chaque contributeur souhaitant participer à la discussion sur un article académique serait tenu de déclarer confidentiellement son identité et son éventuelle expertise. L’utilisation d’un pseudonyme resterait possible au cours de la période de discussion. En revanche, cette identité serait dûment vérifiée dans le cas où le contributeur serait retenu dans l’équipe de finalisation, et rendue publique au moment de la publication (ainsi que le nom de l’éditeur).

L’encyclopédie deviendrait ainsi authentiquement collaborative. Chaque article publié serait daté et signé par plusieurs auteurs, dans une version finalisée mais pas nécessairement définitive. Tout vandalisme serait impossible sur les articles académiques, les patrouilles y deviendraient inutiles et les contributeurs experts pourraient enfin pleinement s’impliquer dans ce projet encyclopédique.

Voilà trois pistes qui, conjuguées ensemble, me semblent de nature à apporter un vrai progrès à Wikipédia et par là-même à tous.

Mais c’est sans doute à mon tour d’être naïf.

@loysbonod

Article édité le 14 février 2017.


Notes

[1] Pierre Assouline, « L’affaire Wikipédia  » (9 janvier 2007) et Marianne, « La révolution Wikipédia, une enquête sur les rouages de l’encyclopédie collaborative » (3 novembre 2007).

[2] « Comment j’ai pourri le web » (21 mars 2012).

[3] A vérifier en consultant l’historique des versions de la page de Charles de Vion d’Alibray et les statistiques de fréquentation en septembre 2010.

[4] Sur le forum de La Vie moderne, « Les wikipédiens ».

[7] Philippe Muray, L’Empire du Bien, Les Belles Lettres (1991).

[8] Selon Wikipédia « le vandalisme sournois, parfois utilisé dans le but de vouloir démontrer des failles dans Wikipédia, se caractérise par l'insertion au sein d'un article d'éléments erronés mais qui paraissent cohérents. »

[11] Ma modification fautive de la page de Charles de Vion d’Alibray n’a guère duré parce que je l’ai rectifiée moi-même au bout de quinze jours. Cependant un de mes élèves facétieux a édité la page à son tour, avec la même phrase que la mienne mais en remplaçant Melle de Beaunais par « Melle de Bonod » : sa modification anonyme est restée pendant un an et n’a été elle-même rectifiée que quand j’ai rendu public le canular. Elle aurait pu rester indéfiniment en ligne.

[17] A la suite de mon canular, mon compte avec pseudonyme a été banni. Avec une nouvelle IP j’ai pu néanmoins créer un nouveau compte à mon vrai nom et avec ma véritable adresse email ! Ce n’est que quand j’ai repris mon adresse IP et publié une ébauche d’article sur « Anne de Beaunais » que le nouvel article a été identifié comme du vandalisme et dépublié aussitôt. Mais, à ma grande surprise, mon nouveau compte n’a pas été banni. J’ai alors posé la question au contributeur qui avait retiré mon article. Sa réponse a été encore plus surprenante : impossible de me bannir puisqu’il n’y a aucune certitude que je suis bien celui que je prétends être ! Cf Wikipédia, « Discussion utilisateur : Loys Bonod ».

Écrit par Loys
Affichages : 23072

One thought on “L Important Cest De Participer Dissertations

Leave a comment

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *